Quand un anthropologue tombait nez à nez avec un masque Chirac en plein rituel

En 2002, Julien Bonhomme assistait à une cérémonie au Gabon, quand a surgi l’effigie de Jacques Chirac au beau milieu du rituel…

Une image iconique de Jacques Chirac ? Il y a bien Chirac qui trinque au cul des vaches, un jour de Salon de l’agriculture ; Chirac qui enjambe le portillon du RER à la station Auber à Paris ; Chirac qui tire sur sa clope façon Cary Grant (sans le fume-cigarette) ; et aussi, Chirac qui tombe la veste pour jouer au mécano devant le capot ouvert d’une 403 (mais en cravate). Le cliché archi posé, qui remonte au printemps 1967 pour Paris Match, était encore choisi en 2018 par la Revue des Deux mondes pour la Une de son “hors série patrimoine” L’Automobile : mythes, culture, société.

Chirac en 1967 à la Une du hors-série de La Revue des deux mondes, en 2018
Chirac en 1967 à la Une du hors-série de La Revue des deux mondes, en 2018

Et puis il y a la marionnette de Jacques Chirac aux Guignols de l’info sur Canal + (en clair). C’est-à-dire le croisement d’une certaine culture télé, d’une tradition de la caricature à la française, et d’une stratégie de conquête politique : “Mangez des pommes !” remonte à la même campagne présidentielle que “la fracture sociale”, en 1995.

Des « Guignols » au masque initiatique

On a pu dire que cette marionnette avait beaucoup fait, cette année-là, pour la popularité de Jacques Chirac auprès d’un électorat qui ne lui était pourtant pas acquis, sociologiquement. On a moins décrit combien cette effigie avait pu innerver jusque dans des rituels les plus traditionnels, à huit mille kilomètres de Paris. Et pourtant, en 2002, l’anthropologue Julien Bonhomme se trouvera pratiquement nez à nez avec un masque de Jacques Chirac au beau milieu d’une cérémonie de bwete, à Agondie, dans la province de l’Estuaire, au Gabon. Quand même pas une marionnette des « Guignols » mais plutôt un masque de latex comme ceux qu’on trouve dans les boutiques de déguisements – “une de ces surprises ethnographiques qui font tout le sel de l’enquête de terrain”, écrivait le chercheur en 2010 dans l’article où il relate l’épisode, Masque Chirac et danse de Gaulle – Images rituelles du Blanc au Gabon, (paru dans le numéro 10, Grands hommes vus d’en bas, de la revue du musée du Quai Branly, Gradhiva).

Une vidéo existe de cette scène immortalisée par l’anthropologue en 2002, et dont voici une capture écran imparfaite pour vous donner une idée :

Capture écran de la vidéo filmée par Julien Bonhomme en 2002 au Gabon.
Capture écran de la vidéo filmée par Julien Bonhomme en 2002 au Gabon.

Allez y jeter un œil, et vous découvrirez sur ces images un visage de latex aux traits de l’ancien Président de la République, qui danse parmi les masques d’ancêtres lors d’une cérémonie bwete. Julien Bonhomme nous apprend que le bwete est une pratique d’initiés réservée aux hommes, qui accorde une place centrale aux ancêtres. Les masques qui sont sortis à l’occasion de ces cérémonies d’initiés ont pour fonction d’incarner les esprits d’ancêtres défunts : “Les initiés font ainsi revenir au village les ancêtres tutélaires (appelés migonzi) ; par leur danse, ces derniers assurent le bonheur et la prospérité de la collectivité.”

Habituellement, les ancêtres en question sont plutôt des ascendants de la communauté, des parents d’un initié. Sauf que ce jour-là, un Président de la République française, blanc, s’invitait donc dans la danse, au beau milieu des ancêtres. Les images sont plutôt drôles, et on peut s’imaginer la surprise de l’anthropologue, qui soutiendra l’année suivante une thèse sous la direction de Philippe Descola, intitulée Le miroir et le crâne : le parcours rituel de la société initiatique Bwete Misoko (Gabon). Sauf que l’apparition de Blancs, et donc à l’époque, de colons, dans les rituels d’ancêtres sont documentés depuis les années 1930. Dans un ouvrage ethnographique de 1937, un chercheur allemand, Julius Lips, avait ainsi montré que les effigies de Blancs n’étaient pas rares. Parmi ces masques à l’époque, on peut citer des effigies de souverains comme la Reine Victoria ou le Roi des Belges, mais aussi des figures plus locales qui ramassent ensemble plusieurs facettes de la colonisation : des représentations d’un administrateur colonial, d’un missionnaire, d’un soldat, mais aussi d’un commerçant. “Bien qu’elles soient souvent réduites à de simples anecdotes dissonantes dans la littérature ethnographique, les représentations d’Européens occupent en réalité une place essentielle dans le champ rituel gabonais”, souligne Julien Bonhomme.

Dans ces rituels, le Blanc est celui qui donne du travail salarié, des marchandises, ou encore celui qui lit compulsivement un livre, symbole du savoir lettré sur lequel la domination coloniale a aussi pu se fonder. Il est aussi l’administrateur colonial qui tient la province, et dont on peut se représenter la présence domestiquée au milieu du rituel comme un moyen de le rendre magiquement moins inaccessible et moins opaque. Ça vaut aussi pour Jacques Chirac ? Ici, Chirac est bien sûr un Blanc, et historiquement, dans cette région du Gabon, on a pu se représenter les Blancs comme des revenants. Mais Chirac est aussi un chef d’Etat, et l’année où se déroule cette cérémonie immortalisée en film, c’est lui qui se trouve encore à l’Elysée. La présence de ce masque de magasin de farces et attrapes peut aussi se lire comme une revisite de la relation entre la France et ses anciennes colonies africaines, dont le Gabon était. Et dans son article, Julien Bonhomme montre bien en quoi il y aurait quelque chose de très réducteur à imaginer uniquement ce masque comme une caricature subversive, ou comme une évocation ironique qui servirait surtout à ridiculiser une certaine idée de Jacques Chirac. L’anthropologue évoque même une double ou triple lecture de ce qu’il appelle une “chimère rituelle”, et dans laquelle il voit plutôt “une ruse destinée à capter le pouvoir blanc”.

Avant le masque Chirac, la danse De Gaulle

Mais cette utilisation de Jacques Chirac est en fait un héritage et on découvre dans cet article de Julien Bonhomme que De Gaulle apparaissait souvent, gros nez et grande carcasse, dans des rituels africains. Si présent même qu’aujourd’hui on y danse encore “la danse De Gaulle”, vestige d’une époque – les années 40 – où deux danses étaient en concurrence dans cette partie d’Afrique centrale (on disait à l’époque “Afrique équatoriale française”).

Ces deux danses étaient tout aussi irriguées d’histoire contemporaine : il y avait d’un côté la “danse digol” (ou “danse De Gaulle”) de l’autre la “danse Flanco » (pour Franco, du nom du dictateur à la tête de l’Espagne jusqu’en 1977). Très vite, dès 1940, De Gaulle deviendra en effet très populaire dans cette région du continent, première à rallier la France libre contre Vichy. Il se rendra d’ailleurs au Gabon à cinq reprises rien qu’entre 1940 et 1946, puis c’est à Brazzaville, au Congo voisin, que De Gaulle esquissera dans un discours l’idée des indépendances africaines. C’est durant cette décennie-là qu’on verra apparaître, en pays fang puis dans le reste du Gabon, des cultes au fétiche de De Gaulle,  ainsi que “la danse De Gaulle”. L’anthropologue la décrit comme une “parodie de l’ordre colonial et de sa discipline militaire et administrative”, qui se danse sur un air de rumba, habillé à l’européenne chaussures comprises, et en couple – comme font les Blancs. Mais où il est aussi question de vérifier la propreté et l’hygiène des administrés et de les assujettir à coups de fièvre réglementaire maniaque. Alors que, dans la “danse Flanco”, l’assistance chantait “l’avion de Franco passe au-dessus de nos têtes” pour lui demander d’apporter plus d’argent d’Espagne.

Dans les années 2000, quand Julien Bonhomme entamera son travail de terrain au Gabon, un initié du bwete lui demandera à son tour de lui rapporter un masque de carnaval à son prochain séjour. Mais plutôt un personnage de film d’horreur, si possible.

Source: https://www.franceculture.fr/histoire/quand-un-anthropologue-tombait-nez-a-nez-avec-un-masque-chirac-en-plein-rituel

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